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Numériser pour sauvegarder

Vous aimeriez bien pouvoir transmettre les films super 8 de votre enfance, la VHS de votre mariage ou encore les cassettes de votre émission radio préférée ? Et bien c’est la même chose aux Archives municipales de Lyon (AML), sauf qu’on en a certainement un peu plus que vous…

L’obsolescence programmée

Parmi les documents conservés aux AML, les fonds audiovisuels constituent un ensemble intéressant et méconnu. Mais qu’entend-on au juste par fonds audiovisuels ? Il s’agit de « documents dont au moins une partie est constituée par la fixation d'une séquence de son ou d'une séquence d'images, fixes ou animées, sonorisées ou non, et n’est consultable qu’à l'aide d’un appareil de lecture » [1] . Concrètement, cela regroupe des enregistrements sonores, des films, des vidéos ou des documents multimédias, dont les supports peuvent être analogiques (disques vinyle, cassettes audio, films, vidéos VHS) ou numériques (CD-R, DVD).

Jusqu’en 2016, leur repérage physique et intellectuel aux AML est partiel et peu précis. Un magasin dédié aux supports magnétiques est équipé lors de l’aménagement en 2001 dans le bâtiment actuel : Nombre de documents audiovisuels sont alors regroupés, mais il en reste encore dans d’autres magasins parmi des dossiers papiers ou sur le serveur pour les documents nativement électroniques. Leur description sur les supports et dans la base de données Clara est elle aussi incomplète et disparate, ce qui rend la recherche incertaine.

Les AML ont depuis longtemps conscience de l’intérêt de ces fonds, sans avoir un archiviste suffisamment formé pour en établir le diagnostic complet. Catherine Dormont, responsable de la gestion des fonds, confie donc un premier travail d’inventaire à Jounayd Fenjirou, stagiaire du Master 2 « Archives numériques » de l’Ecole Nationale Supérieure des Sciences d'Information et des Bibliothèques. Ce stage, qui a lieu pendant 4 mois entre février et mai 2016, permet d’identifier à ce jour 2 164 enregistrements sonores, 1301 vidéos et 81 films [2] . Mais que font-ils donc dans les fonds des AML ?

Inauguration place des Archives
Dévoilement de la plaque et remise du plan de la place des Archives le 6/10/2010, en présence de Gérard Collomb, maire de Lyon et d’Anne-Catherine Marin, directrice des Archives municipales de Lyon (AML, non coté, cliché Gilles Bernasconi). 

Ces documents ont été produits dans différents contextes : captation d’événements propres à la Ville (Conseil municipal, discours, conférences, inaugurations, spectacles des Célestins ou de l’Opéra…), communication institutionnelle, constitution de mémoire par la collecte de témoignages oraux, émissions télévisées et radio, œuvres musicales et cinématographiques, ou encore éditions commerciales. Selon leur contexte de production, on les retrouve dans les fonds publics ou dans des fonds privés. Les plus anciens datent de 1938-1951 : il s’agit de films sur l’Egypte réalisés par Alexandre Varille (cotes 228II/607/1-4), égyptologue né à Lyon le 12 mars 1909[3] et fils de Mathieu Varille. Le plus récent est un discours du maire de Lyon Gérard Collomb du 23 novembre 2013, en hommage à Elsa Triolet : Il a été enregistré par le bureau du Cabinet du maire et fait partie de sa communication institutionnelle (cote 2572W/2/37).

Ces fonds audiovisuels sont particulièrement fragiles, car le temps joue doublement contre eux. Les supports de l’information ne sont pas pérennes et peuvent se dégrader de manière irrémédiable : les films sur acétate de cellulose peuvent ainsi se modifier chimiquement jusqu’à sentir le vinaigre, signe que le support est déjà très abîmé et peut-être illisible. La fragilité des CD, DVD et autres supports optiques, dont on vantait la fiabilité à leur sortie, est désormais bien connue : un support de piètre qualité, un gravage rapide et des manipulations répétées peuvent rendre la lecture impossible. Il est donc essentiel de prolonger du mieux possible la vie de ces supports dans des locaux aux conditions de conservations strictes, avec une température et une hygrométrie plus basses que pour les documents papier.

 

L’urgence à traiter ces fonds est également liée au vieillissement des moyens de lecture : pour les cassettes compactes audio ou les cassettes vidéo, chaque format (VHS, U-Matic, Betacam, etc.) nécessite un lecteur spécifique, dont la plupart ne se fabriquent plus. Le matériel doit en outre être adapté en fonction de l’état initial du support, avec une intervention manuelle plus ou moins grande. Ces appareils existent encore, mais leur obsolescence est inévitable : la course contre le temps est donc une réalité pour qui ne veut pas perdre les contenus des fonds audiovisuels. C’est là qu’intervient la numérisation.

Numériser à tâtons

Le stage de Jounayd Fenjirou ne s’est pas arrêté à la réalisation d’un inventaire, qui s’est révélé long et fastidieux. Il a été complété de préconisations en matière de conservation et de numérisation. Grâce à la précision de ce travail, les AML ont pu lancer pour la première fois en 2018-2019 une opération de numérisation portant sur des lots de cassettes audio. La sélection a porté sur des ensembles cohérents à forte valeur historique : discours du maire (2001-2012 - 2081WP, 2550WP, 2572W) et conseils d’adjoints (1995-1998 - 1922WP/20/1-105) dans les fonds publics, séminaires juridiques de l’Arbresle et commémoration lyonnaise du bicentenaire de la Révolution française dans le fonds Dujardin (1975-1993 - 247II). Au total, 725 cassettes audio ont été envoyées à la numérisation auprès d’un prestataire, pour une durée d'enregistrement de 1 057 h.

Cassettes audio
L’identification des supports et des contenus, un préalable à la numérisation (cliché AM Delattre) 

En effet, il est impossible d’envisager une numérisation en interne : il faudrait pour cela disposer du personnel dédié et formé, des moyens de lecture pour chaque type de support et de toute la chaîne de numérisation adaptée. Quand bien même on disposerait de moyens de lecture, il est très dangereux d’y recourir sans mettre en danger les supports et les contenus : ainsi les bandes magnétiques, comme les cassettes audio ou les VHS par exemple, devraient être régulièrement déroulées afin d’en préserver au mieux le contenu. Ce n’est évidemment pas le cas avant et après l’archivage. Ces bandes peuvent également être sectionnées, tordues, abîmées par du scotch, désaxées, etc.

Il est donc indispensable de recourir à un prestataire spécialisé en définissant très précisément les besoins et les attendus dans un cahier des charges, dans le respect des normes existantes. Pour ce premier marché public, c’est l’entreprise Vectracom qui a été retenue : familière des services d’archives, elle dispose de tout l’équipement nécessaire et du personnel spécialisé pour numériser tout type de document audiovisuel.

L’exercice reste cependant difficile, car il fait face à plusieurs inconnues : sans écoute préalable, on connaît généralement la durée du support (30, 60, 90 ou 120 mn pour les cassettes audio) mais pas celle de l’enregistrement. Ainsi sur le 1er ensemble de 596 cassettes de discours, il s’est avéré que 491 faces étaient vierges… Il est donc délicat de définir avec précision la quantité de supports à envoyer selon le budget disponible, même en se basant sur les estimations fournies par d’autres services. Pour cette première opération, le budget engagé a permis aux AML d’envoyer un second ensemble dont la numérisation est en cours.

Il est prévu de poursuivre la numérisation des cassettes audio dans les années à venir, avant d’élargir les opérations à d’autres supports et formats : films en acétate de cellulose, cassettes vidéo de formats divers, disques vinyles, etc.

Ma vie de cassette

A l’issue de la numérisation, le destin des cassettes ne s’arrête pas là. Il s’agit tout d’abord de contrôler la qualité du travail réalisé : nombre des fichiers, nommage, formats informatiques pérennes, métadonnées, qualité du son, etc. Vectracom met à disposition une plateforme d’écoute et les AML valident les fichiers ou émettent des réserves à l’issue d’une écoute ciblée.

Les premiers retours sont très satisfaisants, avec forcément quelques bémols : quelques fichiers inversés par rapport à l’inventaire, des contenus qui ne correspondent pas au titre de la cassette et des sons peu audibles sur des supports endommagés. Malgré tout, ce 1er ensemble assez récent n’a pas posé de problèmes majeurs dans la chaîne de numérisation. Il en ira peut-être différemment pour les cassettes de 1975-1976 du fonds Dujardin concernant le mouvement « Critique du droit » et la revue Procès .

Deux formats informatiques ont été demandés pour faire face aux différents usages :

- un format de diffusion de type MP3 pour écouter les fichiers, qui seront mis à disposition sur les postes en salle de lecture une fois le contrôle terminé. Leur mise en ligne pourra ensuite être envisagée pour en favoriser la diffusion, à l’exception des documents concernant des artistes ou ayant été produits en externe qui sont soumis aux droits de propriété intellectuelle ;

- un format de conservation de type WAV : ces fichiers sont destinés à être intégrés dans le système d’archivage électronique as@laé, qui vient d’être mis en production aux AML.

La question de la conservation à terme des supports d’origine n’est pas tranchée, car l’opération n’est pas encore terminée. Pourtant comme dans Mission impossible , ils s’autodétruiront à plus ou moins long terme : La mission que nous avons acceptée revient donc à sauvegarder l'information en la numérisant avant...



[1] DELCOURT Thierry, FONTAINE Jean-Marc, La conservation des documents audiovisuels. In : ODDOS Jean-Paul dir., La conservation : principes et réalités, Paris, Ed. du Cercle de la Librairie, 1995

[2] Sans compter les documents multimédias et le fonds Cap Canal, qui n’ont pas été traités durant ce stage.

[3] Naissance à Lyon 3e, acte 378 (cote 2E/2633) : acte en ligne : http://www.fondsenligne.archives-lyon.fr/ark:/18811/wbxwtrn8n66kdox8]

Dernière modification : 07/06/2019 16:34