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Les dossiers de carrière - Episode 8

CLaude Deleigue, gardien de la morgue

 

Au printemps 2018, le blog Histoires Lyonnaises consacrait une série d’articles aux auteurs des BD historiques publiées dans le mensuel « Les rues de Lyon ». Nous faisions donc la connaissance de Ludivine Stock (1), auteur du numéro consacré à la morgue flottante. Ce fut évidemment l’occasion de relire cette bande dessinée (2) … et de découvrir « Le Père Deleigue », gardien de ladite morgue, service municipal.

Parallèlement, les Archives de Lyon ont lancé en janvier 2017 dans leur Lettre d’info une série d’articles historiques sur le personnel de la Ville de Lyon à partir de la collection des dossiers individuels de carrière (3).

De là à avoir envie d’écrire un article sur Claude Deleigue, il n’y avait qu’un pas ! Restait à savoir si nous avions son dossier de carrière…

Pas de dossier, pas d’article !

Le suspens ne fut pas long : les Archives conservaient bien le dossier individuel de Claude Deleigue (4) !

Dossier Deleigue
Dossier individuel de Claude Deleigue, détail (Archives municipales de Lyon –AML–, 524W/309) 

Ce dossier est constitué de 33 pièces couvrant la période 1862-1901. Sur ces 33 pièces, pas moins de 5 notices individuelles de renseignements. Ce cas est tout à fait exceptionnel. Quelle mine d’informations !

Rien de plus facile, alors, que de se faire une idée du personnage et de sa carrière. Quoique… Avec des orthographes patronymiques divergentes, des dates d’entrée dans l’administration divergentes, des renseignements personnels divergents, des dates de mariage divergentes, comment ne pas en venir à penser qu’ils sont plusieurs homonymes au poste de gardien de la morgue ?

Claude Emmanuel Anastase Deleigue, marié, 2 enfants

La première difficulté concerne en effet son nom. « Delaigue », comme il signe lui-même ? Comme le nom du dossier ? « Deleigue », comme l’indique son état civil ? C’est cette dernière orthographe, celle de l’état civil, officielle donc, que nous retenons aujourd’hui.

Claude Emmanuel Anastase Deleigue naît le 19 février 1834 à Thoirette dans le Jura (5). Mais c’est à Lyon qu’il a vécu. Veuf de Sophie Magnin (6), divorcé de Jacqueline Bontron (7), il est l’époux de Françoise Védrine (8) au moment de son décès le 15 mai 1901. De son premier mariage sont nés deux enfants, Marie Claudine, le 23 novembre 1858 (9), et Michel François, le 22 mai 1865 (10).

Avant d’entrer dans l’administration, il était tisseur en soie et possédait 2 métiers place de la Croix-Rousse.

Il est décrit tantôt comme honnête, laborieux, robuste et très docile, tantôt comme grossier, insoumis, au caractère sournois, peu fort, à la santé délicate et vivant en mauvaise intelligence avec ses camarades. Où se trouve la réalité ?

Claude Deleigue est nommé porteur au service des convois funèbres le 30 octobre 1861. Pour une raison qui n’est pas mentionnée dans son dossier administratif, il est relevé de ses fonctions le 1er juillet 1876. Il est réintégré comme gardien du dépôt des morts le 30 novembre 1879, fonction qu’il a conservée jusqu’à son décès en 1901.

Mais au fait… Ca consiste en quoi, « gardien de la morgue » ?

Tout comme son dossier de carrière nous a permis de retracer son état civil, il nous aide également à dessiner les contours d’un profil de poste.

Gardien de la morgue, responsable de bâtiment

La morgue dont C. Deleigue a la responsabilité date de 1853. Elle a été installée sur une « plate » (un bateau-lavoir grossièrement aménagé) amarrée sur le Rhône, quai de l’Hôpital (11) en face du n° 40, devant l’Hôtel-Dieu.

Morgue flottante
La morgue flottante, à gauche [1862-1909] (AML, 4FI/9262) 

Mais d’année en année, d’orage en crue, elle subit des dégâts récurrents.

Le 6 janvier 1885, alors que « le bateau-morgue reçoit de l’eau en abondance par la cale, Deleigue est autorisé à faire immédiatement le nécessaire afin de prévenir le coulage du bateau qui se trouve menacé. » (12)

Le 19 avril 1889, l’architecte en chef de la Ville rapporte : « De jour en jour, l’état du bateau devient plus mauvais, les bois sont fortement endommagés, le bitume de la terrasse laisse filtrer l’eau à l’intérieur »(13).

Lors de la séance du Conseil municipal du 28 décembre 1891, l’adjoint Deschamps s’indigne : « Pour la seconde ville de France, il est regrettable d’avoir une morgue dans un état pareil ! Un jour de crue, vous allez voir un convoi macabre à la dérive. »(14)

Le 23 novembre 1899, Deleigue rapporte : « J’ai l’honneur de vous informer que le bateau-morgue est presque de partout lézardé et je crains un éboulement ; [De] plus, la morgue repose complètement sur le sol [en l’] absence de toute eau. Je crois que le moment est venu de réparer la fonçure du bateau ».(15)

Le 13 novembre 1901, l’orage renverse et brise le pylône-treuil métallique servant à la manœuvre de la passerelle(16).

À tel point que l’administration autorise rapidement C. Deleigue à intervenir, même si cela ne relève a priori pas de ses fonctions.

C’est ainsi qu’alors qu’il percevait un traitement annuel de 1100 francs au moment de sa réintégration en 1879 puis de 1200 francs en 1881, le traitement est porté à 1680 francs en 1884 à condition que « Le sieur Deleigue prenne à ses risques et périls toutes les mesures nécessaires pour la défense du bateau-morgue en cas de crue ou de baisse des eaux du Rhône »(17)(18).

Le principe est même renforcé en 1895 lorsque l’Inspecteur du service des Inhumations l’informe : « Si des crues subites ou des événements imprévus vous obligeraient à avoir recours à un matériel supplémentaire, je vous autorise à vous le procurer d’urgence au mieux des intérêts de la Ville et sans m’en avoir préalablement référé, mais à la condition expresse que vous donniez immédiatement avis de ces locations ou acquisitions d’objets au service de l’Architecture municipale qui sera chargé des mémoires des fournisseurs. »(19)

Gardien de la morgue, agent d’accueil

Être gardien de la morgue, c’est aussi accueillir du public.

Le public des curieux d’abord. Ceux qui viennent voir les corps. Pour les identifier ? Par voyeurisme ? Un public parfois très nombreux. Le 24 mars 1895, l’Inspecteur chef du service des inhumations et des cimetières écrit au Maire : « L’affluence du public a été si considérable qu’une des poutrelles de la passerelle donnant accès à la morgue s’est brisée. Le gardien Deleigue, à l’aide d’une chandelle fixée sur la cassure, a pu la consolider provisoirement. La réparation est des plus urgentes ».(20)

Et surtout le public estudiantin. Ils sont jusqu’à 80 étudiants de la Faculté de médecine et élèves de l’École du service de santé militaire à suivre les enseignements de la médecine légale par les Docteurs Lacassagne et Coutagne en 1889 (21). Mais comment accueillir convenablement 80 étudiants dans une salle d’autopsie de 16 m² ? Le Dr Lacassagne lui-même écrit au Maire le 15 mars 1900 : « Un bateau-morgue est aujourd’hui peu convenable pour une cité de l’importance de notre ville et il est certainement insuffisant comme établissement d’instruction ».(22)

Gardien de la morgue, croquemort

Être gardien de la morgue, c’est enfin et surtout gérer les corps des défunts. Souvent amenés par la police, puis autopsiés, ils étaient ensuite inhumés.

Cette population silencieuse peut être connue grâce au registre tenu par Claude Deleigue (23). Ce registre couvre la période du 01/12/1895 au 21/05/1901 et comporte plusieurs lacunes : au cours de l’année 1895, du 11/11/1896 au 22/02/1897 ainsi qu’à la fin de l’année 1897. C’est le seul registre d’entrée des corps qui nous soit parvenu sur la durée de la carrière de C. Deleigue.

Registre d'entrée des corps
Registre d’entrée des corps à la morgue, extrait de l’année 1898 (AML, 1825W/3) 

Quelques statistiques ont pu être établies. Chaque année, le bateau-morgue a semble-t-il accueilli entre 70 et 90 corps pour lesquels le registre indique très souvent la cause du décès (ou l’état du corps) :

Avortement

1

Malle

1

Assassinat

5

Poste de police

5

Mort violente

6

Sans domicile fixe

14

Transport vers l’Hôtel-Dieu

16

Suicide

17

Pendu

21

Mort subite

28

Accident

29

Retiré des eaux

186

Si les corps retirés des eaux sont largement majoritaires, certains autres attirent l’attention par leur incongruité. C’est le cas de la personne enregistrée le 6 juin 1897. Qu’est-il arrivé à cet homme, dont le corps a été retrouvé complétement nu, seulement vêtu d’une paire de bottines à boutons ? Nous ne le saurons jamais…

La morgue échouée
La morgue échouée à Saint-Fons, 1910 (AML, 4FI/3269) 

Durant les 22 années de sa carrière à la morgue municipale, Claude Deleigue est parvenu à maintenir le navire à flots, tant du point de vue des travaux que des flux de population, corps à autopsier, curieux et autres étudiants. La morgue aura finalement attendu quelques années après son départ pour rompre ses amarres. Une nuit de janvier 1910, une crue du Rhône a arraché le bateau-morgue à son quai, l’emportant jusqu’aux îles d’Yvours (24) où elle s’est échouée, mettant définitivement fin à l’aventure de la morgue flottante. Mais ça, c’est une autre histoire…

 

Sources complémentaires aux Archives municipales de Lyon

1825W/1-2
1012WP/10
473WP/15-16
1C/650922, 1C/500038, 1C/503031

 

 [1] https://lyonnais.hypotheses.org/3148
[2] N° 8 d’août 2015, éd. L’Épicerie Séquentielle (Archives municipales de Lyon –AML–, 2C/402438/SAL)
[3] http://www.archives-lyon.fr/archives/sections/fr/entete/lettre_info/, voir les n° 39 à 44, 47
[4] AML, 524W/309
[5] Archives départementales du Jura, 3E/7154
[6] Acte de mariage du 3 décembre 1857 (AML 2E/1013, vue 166)
 Acte de décès du 27 août 1884 (HCL/HD 4Q/37, vue 161)
     Acte de décès du 27 août 1884 (AML 2E/808, vue 65)
[7] Acte de mariage du 2 juin 1885 (AML 2E/811, vue 133)
     Transcription de divorce du 7 mars 1896 (AML 2E/1745, vue 51)
[8] Acte de mariage du 11 novembre 1899 (AML 2E/1787, vue 246)
[9] Acte de naissance (AML 2E/1015, vues 124-125)
[10] Acte de naissance (AML 2E/699, vue 225)
[11] Aujourd’hui quai Jules Courmont
[12] AML, 473WP/15
[13] AML, 1210WP/10
[14] Ibid.
[15] AML, 473WP/15
[16] AML, 1210WP/10
[17] AML, 524W/309
[18] En 1900, le traitement passe finalement à 1780 francs
[19] AML, 473WP/15
[20] Ibid.
[21] Rapport de l’architecte en chef de la Ville (AML, 1210WP/10)
[22] AML, 473WP/15
[23] AML, 1825W/3
[24] Anciens brotteaux du Rhône situés aujourd’hui entre Saint-Fons et Feyzin
 

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